1910 : Quand la comète de Halley devait empoisonner la Terre

Dans la nuit du 18 au 19 mai 1910, la Terre devait rencontrer la gigantesque queue de la comète de Halley. Problème : quelques mois auparavant, les astronomes y avaient détecté la présence d’un gaz toxique.
Pour certains, la conclusion était évidente : la fin du monde approchait…

Un poison venu de l’espace

Le retour de la célèbre comète de Halley était particulièrement attendu en 1910. Depuis les travaux d’Edmond Halley, les astronomes savaient qu’elle revenait près du Soleil environ tous les 76 ans, et cette apparition allait être très particulière : les calculs indiquaient que, dans la nuit du 18 au 19 mai 1910, la Terre devait passer dans la région occupée par sa queue.

Comete de Halley, 1910 @The Yerkes Observatory

Cependant, la spectroscopie venait de révéler quelque chose d’inquiétant : la présence de cyanogène, un composé toxique, avait été détectée dans les gaz cométaires. En février 1910, des observations réalisées à l’observatoire de Yerkes (Wisconsin) confirmèrent sa présence autour de Halley.

Une comète contenant du poison allait donc passer à proximité immédiate de notre planète.

La peur gagne la presse

 

Article du New York Times consacré à la comète de Halley en 1910

© New York Times, 1910

L’astronome français Camille Flammarion, immense vulgarisateur scientifique de son époque, fut interrogé sur les conséquences possibles du phénomène.

Il envisagea différents scénarios, tout en précisant que les gaz constituant une queue cométaire étaient extrêmement raréfiés et que le risque était très faible.

Mais une partie de la presse retint surtout le scénario le plus spectaculaire : le gaz de la comète pourrait contaminer l’atmosphère et étouffer toute vie sur Terre.

La nuance disparaît peu à peu. Au fil des semaines, l’hypothèse la plus inquiétante prend le pas sur les explications rassurantes.

La peur commence à s’installer.

Le commerce de la peur

Lorsque l’inquiétude gagne une partie du public, certains comprennent rapidement qu’il est possible d’en tirer profit.

Des vendeurs proposent alors de véritables « pilules anti-comète », censées protéger contre les gaz toxiques. Certaines sont simplement composées de sucre et de quinine.

On trouve également des élixirs, des masques à gaz et même, selon la presse américaine de l’époque, des parapluies censés protéger leurs propriétaires de la comète.

À mesure que le mois de mai avance, la comète n’est donc plus seulement un spectacle astronomique : elle devient aussi un sujet de conversation, de crainte… et parfois de commerce.

Carte postale Fin du Monde, 19 mai 1910

E. Le Deley, Fin du Monde / le 19 Mai 1910. Musée Carnavalet, Histoire de Paris.

La nuit du 18 mai 1910…

Le Petit Parisien du 15 mai 1910

© Le Petit Parisien, 1910

À l’approche du 18 mai, les réactions sont très diverses. Certains, persuadés que la fin du monde est proche, vendent leurs biens afin de profiter de leurs derniers jours. Aux États-Unis, des habitants vont jusqu’à calfeutrer leurs fenêtres pour empêcher les prétendus gaz toxiques de pénétrer dans les maisons. D’autres se procurent des masques à gaz ou cherchent simplement refuge dans la religion.

En Italie, un témoignage de presse publié quelques semaines après l’événement rapporte que les églises des campagnes furent particulièrement fréquentées et parfois bondées. À Rome, l’atmosphère semble avoir été beaucoup moins sombre : pendant que certains priaient, d’autres remplissaient les restaurants, bien décidés à profiter de leurs dernières heures si l’apocalypse devait réellement avoir lieu.

En France aussi, la peur côtoie l’amusement. Le Temps rapporte qu’en province, certaines fermières laissèrent brûler toute la nuit des cierges bénits traditionnellement allumés pour conjurer les grandes catastrophes. À Paris, au contraire, la comète devient presque un prétexte à la fête : restaurants animés, sorties nocturnes et réjouissances à Montmartre et dans le Quartier latin accompagnent l’attente du fameux passage.

Gustave Eiffel invite quant à lui des astronomes à observer le phénomène depuis la tour Eiffel. Partout, on scrute le ciel.

Les heures passent.

La Terre croise la queue de la comète.

Et… rien ne se produit.

La société Air Liquide réalise alors des prélèvements dans l’atmosphère parisienne : aucune trace inquiétante de gaz cométaire n’est détectée.

La raison est aujourd’hui évidente : malgré leur taille gigantesque, les queues des comètes sont extraordinairement peu denses. Même si elles peuvent s’étendre sur des millions de kilomètres, elles ne contiennent qu’une quantité infime de matière.

Des analyses ultérieures ont par ailleurs montré que la Terre pourrait même avoir manqué la partie principale de la queue de Halley, ou n’en avoir rencontré que les régions les plus externes.

Le poison était réel.
La comète était réelle.
Mais l’apocalypse, elle, ne l’était pas.

 

Une du Petit Parisien consacrée à la faillite de la comète de Halley

© Le Petit Parisien, 1910

Rendez-vous en 2061

Halley est revenue en 1986, accueillie cette fois non par des pilules anti-comète mais par une véritable flottille de sondes spatiales venues l’étudier.

Elle reviendra de nouveau à proximité du Soleil en 2061, et même si nous savons désormais qu’elle ne risque pas d’empoisonner notre atmosphère, son passage de 1910 reste un formidable exemple de la manière dont une découverte scientifique, quelques gros titres et un peu d’imagination peuvent transformer un phénomène astronomique en véritable histoire d’épouvante.

Image de couverture réalisée par IA


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